Presque tous les bois d’archet modernes viennent des tropiques : pernambouc, maçaranduba, ipé, amourette… Ce qui semble une évidence aujourd’hui ne l’a pas toujours été. Car ce qu’on attend d’un archet aujourd’hui n’était pas ce qu’on attendait autrefois. Plongeons dans un aspect de l’évolution de ce bel outil.
1. Les raisons d’un choix
Avant la « découverte » de l’Amérique, les archets d’instruments étaient fabriqués à partir de bois d’essences locales européennes, comme le noisetier, le prunier, le poirier, l’acacia ou l’if (ce dernier étant par ailleurs le bois de construction d’arcs par excellence depuis la préhistoire).
Avec la colonisation des Amériques au XVIe siècle, de nouvelles essences sont découvertes, mais leur utilisation dans la fabrication d’instruments de musique n’est pas immédiate. Comme je l’ai écrit précedemment1, le « pau-brasil » ou « pernambouc » commence à être employé dans la fabrication d’archets vraisemblablement au XVIIIe siècle, tout comme d’autres essences tropicales telles que l’amourette ou le bois de fer.
On assiste alors à un remplacement progressif – et inexorable – des essences européennes au profit des essences tropicales, avec le pernambouc devenant la référence absolue dès le XIXe siècle. Mais pourquoi ?
Au XVIIIe siècle, le style musical évolue fortement, avec le développement d’une écriture idiomatique pour le violon, matérialisée dans la sonate et le concerto. Les archets, jusqu’alors courts, légers, convexes ou très peu cambrés, convenaient à un jeu détaché, sur des cordes peu tendues, nécessitant peu de projection.
La densité et la rigidité des bois européens ne permettaient donc pas un jeu plus technique et plus puissant. C’est alors que les artisans se tournent vers les bois tropicaux, bien plus denses et rigides, offrant ainsi un plus grand contrôle, une meilleure stabilité et une projection supérieure.
À partir du milieu des années 1700, on commence à voir apparaître des archets en bois tropicaux, qui, en plus de leurs caractéristiques mécaniques supérieures, possèdent des qualités esthétiques très attrayantes : le rouge profond du pernambouc, l’aspect de peau de serpent de l’amourette…
J’ai déjà parlé de Tourte dans un autre article2. C’est lui qui consolide cette transition vers l’archet en pernambouc. Franz Farga nous raconte une anecdote que j’aime beaucoup : au début, Tourte utilisait des planches de fûts pour fabriquer ses archets, faute de moyens. Ce n’est que plus tard, le geste affirmé et après avoir essayé plusieurs types de bois, qu’il choisit définitivement le pernambouc. (Je suis convaincu que s’il avait essayé le cumaru, il l’aurait préféré !)
Tableau : Évolution des critères de fabrication d’un archet
| Époque | Forme de l’archet | Essences de bois | Style de jeu | Objectifs recherchés |
|---|---|---|---|---|
| Avant XVIIe siècle | Court, convexe | Noisetier, if, prunier | Détaché, articulation rythmique | Légèreté, maniabilité |
| XVIIIe siècle | Allongé, cambrure légère | Amourette, ironwood | Début du legato, jeu expressif | Stabilité, précision |
| XIXe siècle | Long, cambrure prononcée | Pernambouc | Puissance, expressivité orchestrale | Projection, élasticité, équilibre |
| Aujourd’hui | Standardisé ou spécialisé | Pernambouc, alternatives tropicales | Polyvalence ou jeu historique | Performance, durabilité |
Les bois tropicaux permettent la fabrication d’un archet plus long, plus cambré, plus puissant, plus stable — adapté à la musique d’un orchestre plus vaste. Ils permettent de passer d’un outil rythmique à un véritable prolongement expressif de la main.
2. Bois tropical, naturellement
Par quelle coïncidence ces bois tropicaux présentent-ils les meilleures caractéristiques ? Rentrer dans ce sujet est peut-être encore plus passionnant que parler de l’évolution des archets : c’est évoquer l’écologie, la physiologie, la stratégie de survie et la sélection naturelle. Voyons cela de plus près.
1. Climat tropical : croissance continue et compétition intense
- Pas de saison hivernale : contrairement aux climats tempérés, les arbres tropicaux ne connaissent pas d’arrêt de croissance saisonnier. Cela permet une croissance presque continue.
- Compétition féroce pour la lumière : dans la canopée dense des forêts tropicales, les arbres doivent croître rapidement et rester stables mécaniquement.
2. Stratégie de survie : plus dense et plus dur
- Xylème plus compact, fibres plus lignifiées
- Densité souvent supérieure à 1 000 kg/m³
- Résistance à la flexion et à la rupture élevée
- Durabilité naturelle face aux champignons, insectes et humidité
3. Aller moins vite, c’est investir dans la structure
Les arbres tempérés misent sur une croissance rapide lors des courtes périodes favorables. Résultat : un bois léger et poreux, comme le peuplier ou le sapin. Les arbres tropicaux, eux, croissent lentement, en continu, investissant dans une structure dense, solide et durable.
4. Résister aux décomposeurs : une vraie sélection naturelle
Dans les climats tropicaux, chaleur et humidité favorisent la décomposition. Les bois denses, durs, enrichis en tanins, huiles ou composés phénoliques résistent mieux aux insectes et champignons. Cela produit une sélection naturelle en faveur de bois mécaniquement performants et durables.
5. Performance mécanique : une nécessité vitale
La densité est directement corrélée au module d’élasticité (E) et à la résistance mécanique. Quand on doit pousser à plus de 40 m de haut, mieux vaut être solide ! Ce besoin structurel se retrouve dans la plupart des bois tropicaux utilisés en archèterie.
Tableau : Comparatif de propriétés mécaniques entre bois tropicaux et bois européens
| Essence | Origine | Densité (kg/m³) | Module d’élasticité (GPa) | Remarques |
|---|---|---|---|---|
| Pernambouc | Brésil | 1 050 | 20–22 | Référence en archèterie moderne |
| Ipé | Amérique tropicale | 1 000–1 200 | 22–24 | Très rigide, dense, bon substitut |
| Amourette | Guyane / Suriname | 1 100–1 250 | 18–20 | Esthétique remarquable, dense |
| Cumaru | Brésil | 1 050–1 200 | 18–21 | Très stable, bonne projection |
| If | Europe | 600–750 | 10–12 | Flexible mais peu résistant |
| Noisetier | Europe | 600–700 | 8–10 | Souple, usage historique |
| Prunier | Europe | 750–800 | 10–11 | Usage marginal, bois dense |
Cette stratégie d’adaptation ne cesse de me surprendre. Les arbres se modèlent selon leur environnement… et le transforment à leur tour. La colonisation a permis aux luthiers européens de découvrir ces bois exceptionnels. Et si ce « nouveau monde » n’avait jamais été découvert ? Tourte se serait peut-être tourné vers un bois africain ou asiatique… en tout cas très probablement tropical.
Aujourd’hui, la question se pose à nouveau : quel bois pour demain ? Trouver des alternatives durables au pernambouc est une nécessité — même si, je l’avoue, je connais déjà la réponse…
- Voir Le pernambouc, le meilleur bois pour l’archeterie ?.
- Voir Le prix des archets de François-Xavier Tourte.
- Franz Farga, Violins and Violinists, trans. by Egon Larsen, London: Rockliff Publishing Corporation Ltd., 1949.